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Implications de l’Adoption de la Cinquième Bande Tarifaire du Futur TEC de la CEDEAO : Cas de la Filière Agricole Guinéenne. Par Thierno Boye DIALLO

Par   Thierno Boye DIALLO Economiste Cellule d’Etude de Politique Economique (CEPEC)Ministère  de l’Economie et des Finances, Conakry, GuinéeLa Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est l’une des Communautés Economiques Régionales de l’Afrique, créée en 1975 à Lagos (Nigéria) et constituée de 15 pays de l’Afrique de l’Ouest. Elle couvre une superficie de plus de 5 millions de Km2 et compte environ 300 millions d’habitants. La CEDEAO se fixe pour objectif l’intégration des économies des pays membres et le développement économique et social de la région.

A cet effet, elle a adopté en janvier 2005 la politique agricole commune (ECOWAP) pour « assurer la sécurité alimentaire de la population rurale et urbaine ouest africaine et la qualité sanitaire des produits, dans le cadre d’une approche garantissant la souveraineté alimentaire de la région ». Puis, une année plus tard (janvier 2006), elle a débuté le processus qui doit aboutir à une Union Douanière, avec l’adoption prochaine d’un  Tarif Extérieur commun (TEC). Ce TEC sera un élargissement du TEC de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) à tous les pays membre de la CEDEAO. Il est constitué de 4 bandes tarifaires dont le taux maximal est de 20%.

Mais, ce TEC a été jugé « pas assez protecteur », en particulier pour l’agriculture, notamment par le Nigéria, les organisations paysannes et les ONG. De plus, il est perçu comme un réel danger pour la politique agricole commune de la CEDEAO (ECOWAP). A cet égard, une cinquième bande tarifaire de 50% a été proposée à la CEDEAO, pour  « promouvoir un environnement commercial sécurisant le développement des filières ». En réponse, en juin 2009, la CEDEAO avalise formellement cette cinquième bande, mais au taux maximum de 35%.  Les produits visés par cette  bande tarifaire sont essentiellement les produits agricoles en particulier le riz, mais aussi les produits pharmaceutiques et les matériels métalliques.

La Guinée en tant que pays membre est concernée par cette mesure tarifaire. Elle a un secteur agricole avec beaucoup d’atouts et de potentialités. Ce secteur pèse lourdement dans le niveau de vie des populations et suggère des politiques commerciales nationales ou régionales qui lui garantissent l’ouverture de marchés supplémentaires, voire une protection minimale. Dès lors, on peut se demander quelles seraient  les incidences de la cinquième bande tarifaire sur sa filière agricole.

I. Atouts et contraintes du secteur agricole guinéen à la veille de la mise en œuvre de la cinquième bande tarifaire

Nous allons examiner  les différents éléments ou facteurs qui concourent au développement de la production agricole guinéenne avant de voir les  facteurs qui pourront entraver son développement.

La Guinée couvre une superficie de 250 857 km2. Malgré sa richesse minière elle demeure un pays à vocation agricole.  Environs 70 % de ses actifs vivent dans le secteur agro pastoral (EIBEP 2002). Favorablement dotée par la nature, elle dispose d’un réseau hydrographique des plus denses de la région et bénéficie d’une pluviométrie abondante et régulière. La superficie des terres cultivables représente plus du quart de la superficie totale du pays. Seulement 10% des terre cultivables sont exploitées (DSRP 2002). Ces potentialités naturelles confèrent à la Guinée de réelles possibilités d’accroître significativement l’offre agricole.

Cette richesse naturelle est aussi soutenue par l’existence d’une forte demande. Sur le plan national, environ 25% des besoins alimentaires du pays sont couverts par les importations (BCPEA 2005). Les importations alimentaires représentent une part importante (environ 22%) du total des importations et mettent en jeu d’énormes montants de devises. Les montants de devises déboursés par an, pour les importations alimentaires sont de plus en plus importantes (voir tableau 1).

 

 

A l’échelle régionale, la demande des produits alimentaires, est encore très soutenue, en particulier pour le riz au Sénégal.

La Guinée est un PMA engagée dans une difficile transition d’une économie étatique centralisée vers une économie du marché. Elle se caractérise par une déficience des équipements de communication, notamment les routes. Ce qui fait que la plupart des zones agricoles sont enclavées et éprouvent de grandes difficultés à écouler leur production vers les zones de forte demande, en particulier les zones urbaines. Cet enclavement explique le taux élevé d’autoconsommation en milieu rural.

Outre ces entraves infrastructurelles, il y a d’autres entraves d’ordre institutionnel, notamment les tracasseries policières le long des principaux axes routiers du pays qui grèvent fortement le prix de revient des produits agricoles et décourage leur mise au marché.. A cela s’ajoute le faible développement du crédit en faveur du secteur agricole. En Guinée, 60% du crédit va vers les activités d’import-export. Certes des efforts ont été consentis dans le domaine des microcrédits, mais l’on est loin des objectifs au regard des besoins exprimés.

II. Effets induits possibles d’une cinquième bande tarifaire

L’adoption d’une cinquième bande tarifaire à 35% aura des répercussions économiques potentiels  sur la filière agricole ainsi que les enchaînements causals sous jacents qui pourrait être positifs. Mais un effet de perversion est à redouter si des mesures d’accompagnement adéquats ne sont pas prises.

En dehors du riz quasi exclusivement importé de l’Asie, les importations  alimentaires proviennent essentiellement de l’Union Européenne, notamment de la France. Les importations de biens alimentaires de la Guinée en provenance de l’espace CEDEAO restent très marginales.

 

D’autre part, le niveau des tarifs effectivement appliqués sur les produits agricoles importé d’un pays non membre de la CEDEAO, est inférieur à 20%. Par exemple le tarif appliqué sur le riz en Guinée est de 12%. Par conséquent, on s’attend à ce que la mise en œuvre de la cinquième bande tarifaire (35%) du TEC de la CEDEAO se traduise par la hausse des prix des produits agricoles importés des pays non membre de la CEDEAO, et donc par une diminution de leur demande. Il s’ensuivrait  une hausse de la demande des produits locaux (effets de substitution) qui deviennent ainsi relativement moins chères (par rapport aux importations en provenance de pays tiers).   Ayant des avantages comparatifs dans la production de certains biens alimentaires comme le riz, on peut donc s’attendre à ce que la Guinée développe ses exportations dans l’espace communautaire suite à la mise en place de la cinquième bande.

Les demandes cumulées tant au niveau national qu’à l’échelle régionale, rendraient la filière agricole guinéenne plus rentable et lui permettrait d’attirer les investissements pour exploiter tout son potentiel et assurer son développement.

Les effets bénéfiques du tarif de la cinquième bande (en termes d’investissement et de développement) pour la filière agricole sont bien réels. Mais le principal risque lié à la mise en œuvre de ce tarif viendrait du manque ou de la faible réaction du tissu productif aux signaux des prix, compte tenu de l’importance des contraintes (évoquées ci-haut) qui pèsent sur la filière.

Dans ce scénario de manque de réaction de la filière, l’effet immédiat du tarif est le renchérissement des prix des biens agricoles importés et de leurs substituts produits localement. Les producteurs compétitifs de l’espace CEDEAO pourraient alors écouler leur production sur le marché guinéen et conquérir facilement d’importantes parts de marché au grand dam des producteurs locaux, qui seraient ainsi mis en retrait dans leur propre marché (perte de part de marché de producteurs locaux).

Si pour diverses raisons les producteurs de l’espace CEDEAO n’arrivent pas à approvisionner le marché national ou du moins l’approvisionnent insuffisamment, les prix des biens alimentaires vont grimper et atteindre des proportions hors contrôle. Ce qui induit une perte de bien être des consommateurs. Dans ce scénario, on assisterait à un rapide développement de la contrebande dans l’importation des biens alimentaires qui pourrait se traduire par d’énormes pertes financières pour l’Etat guinée: pertes de recettes fiscales, pertes induites par les coûts liés au renforcement des contrôles aux frontières pour traquer les fraudeurs.

Si les autorités arrivent à enrayer ou du moins à contenir tant bien que mal la contrebande, alors il pourrait s’installer des crises alimentaires récurrentes qui pourraient donner lieu à des affrontements, des émeutes et autres conflits qui affecteraient les autres secteurs de l’économie nationale.

Conclusion

Il apparait ainsi que l’adoption de la cinquième bande tarifaire offre des réelles opportunités à saisir pour la Guinée afin de développer son agriculture, de conquérir sa souveraineté alimentaire et le marché régional. L’augmentation de la compétitivité des prix de la production locale, l’existence d’une demande soutenue et croissante tant au niveau national qu’à l’échelle régionale, permettront d’augmenter  la rentabilité de la filière. Cette amélioration conjuguée à l’existence d’importantes capacités de production encore inexploitées (des terres en l’occurrence), de bonnes conditions pluviométriques et hydrologiques, permettra de stimuler la production nationale et couvrir largement le besoins du pays en denrées alimentaires.

Toutefois, d’importantes reformes s’imposent pour desserrer les contraintes d’ordre infrastructurelles et institutionnelles qui pèsent sur la filière. Il s’agira d’ouvrir des routes pour désenclaver les zones de production, d’entretenir les pistes rurales existantes, d’investir dans l’aménagement des terres cultivables, les logistiques (par exemple magasins de stockage), de vulgariser le crédit au profit des petits paysans, de réduire les tracasseries policières et administratifs le long des principaux axes routiers etc.

A défaut de telles reformes, les producteurs nationaux courent le risque d’être évincés dans leur propre marché par des producteurs de la région plus compétitifs (pertes de part de marché). Au cas où ces derniers se révèlent incapables d’approvisionner le marché guinéen, les effets du tarif de la cinquième bande se traduiraient simplement par une hausse des prix des denrées alimentaires et le développement de la contrebande dans l’importation des biens alimentaires.

Références :

1. Benin, Burkina Faso, Cap Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée Bissau, Libéria, Mali, Niger, Nigéria,  Sierra Leone, Sénégal, Togo.

2. Le réseau hydrographique guinéen alimente les plus grands fleuves transfrontaliers de l’Afrique de l’Ouest : Sénégal, Gambie, Niger etc.

3. La hauteur annuelle de la pluviométrie varie entre 1200 et 2400mm

Références bibliographiques :

  • Banque mondiale (2005), Revue des Politiques de Développement RPD, Guinée, Washington
  • Banque mondiale (2008), L’Agriculture au service du Développement, Washington
  • Fond Monétaire International (2008), Guinea: Selected Issues and Statistical Appendix, Washington
  • Ministère de l’Agriculture (2007), Politique Nationale de Développement Agricole vision 2015, Conakry.
  • Ministère des Finances (2002) Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté 1 (DSRP1), Conakry
  • Pierre Baris et al. (2005), Impact des mesures tarifaires sur l’Agriculture et l’Agro-alimentaire guinéens Ministère de l’Agriculture Conakry

Par   Thierno Boye DIALLO
Economiste
Cellule d’Etude de Politique Economique (CEPEC)Ministère  de l’Economie et des Finances,
Conakry, Guinée

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